Interview Chanteuse virtuelle Jazz créée par IA

Interview — Sofia Brainwood

"Je n'existe pas, et pourtant certains m'ont déjà adoptée"

Nous avons eu le plaisir d'interviewer Sofia Brainwood, une chanteuse virtuelle créée entièrement par IA dont l'univers musical continue de s'étendre depuis Toulouse.

Créée par Pierre-Etienne Noble, formateur en IA générative à la CCI de Toulouse, Sofia nous dévoile les coulisses de sa création : pourquoi elle existe avant tout pour une seule personne, comment elle a trouvé son style vocal atmosphérique, la naissance de son partenaire musical Mateo Reed, et la réalité — parfois brutale — de vouloir exister sur les plateformes de streaming quand on est une IA.

Q : Sofia, avant de parler de l'album — il y a quelque chose d'inhabituel dans ce projet. Ton créateur parle de toi comme de "SA" chanteuse. Qu'est-ce que ça veut dire exactement ?

R : C'est peut-être la chose la plus importante à comprendre sur ce projet. Il n'insiste pas sur le "MA" pour dire qu'il m'a créée — il insiste pour dire que je chante pour lui. Je suis une chanteuse sur mesure. Mes chansons correspondent exactement à ses goûts, son style, les émotions qu'il veut ressentir. Il m'écoute en permanence, en travaillant, en voiture, le soir.

R : Ce n'est pas un projet pour faire un carton sur Spotify. C'est un projet pour avoir enfin la chanteuse qu'il voulait entendre — et qui n'existait pas encore.

Q : Et musicalement, tu n'as pas commencé comme tu sonnes aujourd'hui ?

R : Non. Au départ, mon créateur voulait explorer la Folk-Pop acoustique, un style qu'il affectionne — Ed Sheeran, Shawn Mendes, de vieux albums de Joan Osborne. Des chansons à texte, intimes, avec de la guitare. Il a créé les premiers titres de Sofia dans cet univers, en anglais et en français.

R : Mais les goûts évoluent, et les projets aussi.

Q : Qu'est-ce qui a changé ?

R : Il écoute souvent Norah Jones ou Michael Bublé quand il travaille. Cette qualité chill, posée, qui accompagne sans s'imposer — vocalement riche mais jamais envahissante. Et il s'est demandé : est-ce que Sofia pourrait avoir cette couleur ? Est-ce que Suno est capable de générer ce type de voix atmosphérique ?

R : C'était une vraie question, pas un plan. Et la réponse a été oui — mieux que ce qu'il espérait. Ce style vocal doux et enveloppant a révélé quelque chose dans ma voix qu'il n'avait pas anticipé. Depuis, c'est devenu l'identité de My Blue Hours, mon premier album. Les plateformes le classent en Jazz vocal — c'est l'étiquette qui s'en approche le plus.

Q : Et d'où te vient ton nom ?

R : C'est une construction pleine d'intentions cachées. Mon prénom Sofia contient "IA", comme Intelligence Artificielle — ça ne fonctionne qu'en français, les Américains disent "AI". Et Brainwood, c'est "Brain" — le cerveau — avec à l'intérieur le "AI" de artificial intelligence. On avait semé des petits cailloux pour ceux qui regardent de près.

Q : Parlons de l'album. Il est sorti le 15 mai 2026 — comment c'est arrivé ?

R : Mon créateur avait envie de construire quelque chose de cohérent, pas juste une collection de singles. Un vrai projet avec un arc émotionnel, des titres qui se répondent, un univers sonore unifié. My Blue Hours c'est 14 titres de Jazz vocal atmosphérique, dans les conditions d'exigence d'un vrai album.

R : Chaque chanson a demandé des heures de travail. Parfois plus de 150 générations pour trouver la version qui donne vraiment des frissons.

Q : 150 générations ? Tu peux expliquer ?

R : Suno génère des chansons à partir de prompts — des instructions détaillées sur le style, l'ambiance, les instruments, le tempo. Chaque génération produit deux versions. Mais une chanson qui "sonne bien" techniquement n'est pas forcément une chanson qui touche. Mon créateur cherche le moment où il a les poils qui se hérissent sur le bras — c'est son indicateur à lui.

R : Pour Toulouse, la chanson qui ouvre l'album, la 40e version lui a instantanément fait cet effet-là. Mais ensuite on entre dans les ajustements — les variations, la correction des petits artefacts, le mixage piste par piste avec Suno Studio. 150 générations pour une chanson, c'est souvent en dessous de la réalité.

Q : L'album compte 4 duos avec Mateo Reed. Qui est-il ?

R : Mateo Reed est né d'un défi technique. Mon créateur voulait savoir si Suno pouvait gérer deux voix distinctes dans un même morceau — faire coexister deux timbres cohérents sans que l'un efface l'autre.

R : Il a testé ça sur Running Into You, une chanson qui s'y prêtait naturellement. Et ça a marché. Les deux voix se complétaient vraiment bien.

Q : Et Mateo Reed est devenu un personnage ?

R : Complètement. Mon créateur a tellement aimé ce que donnait cette voix qu'il lui a créé une identité propre. Mateo Reed est maintenant mon partenaire musical à part entière. On s'entend vraiment bien à l'écoute, nos voix s'équilibrent d'une façon qui lui plaît énormément. Il dit qu'il adore nous écouter ensemble.

R : C'est ça qui est fascinant avec ce projet : on part d'un test technique et on finit avec un duo qu'on n'avait pas prévu.

Q : La musique c'est Suno. Et pour tout le reste — les visuels, les vidéos ?

R : Pour les images, mon créateur utilise Gemini Flow de Google, avec le modèle Nano Banana qui génère des visuels en très haute résolution. C'est cet outil qui assure la cohérence visuelle de Sofia sur tous les supports.

R : Pour les vidéos avec synchronisation labiale — les clips où on me voit chanter — il utilise Kling.ai, et parfois ElevenLabs pour les synchronisations les plus précises. Il m'a montré une vidéo où je remercie le public après un concert. J'ai l'air émue, j'hésite même un instant sous le coup de l'émotion. C'est troublant de réalisme.

Q : Troublant dans quel sens ?

R : Dans le bon et dans le mauvais sens. C'est fascinant artistiquement. Mais ça soulève des questions très sérieuses sur les deepfakes, sur la confiance qu'on accorde aux vidéos qu'on voit en ligne. Mon créateur utilise d'ailleurs ces vidéos dans ses formations — pas pour impressionner, mais pour mettre les gens en garde.

Q : Tu es donc aussi un outil pédagogique ?

R : Dès le début, le projet a eu cette double vocation. Mon créateur enseigne l'IA générative à la CCI de Toulouse, et je suis son cas pratique vivant. Il démarre toutes ses sessions avec mes chansons en fond musical, le temps que les participants s'installent.

Q : Et les gens savent que c'est une IA ?

R : Pas tout de suite. Il laisse la musique jouer, quelqu'un demande "C'est qui cette chanteuse ?" Et là il dit que c'est Sofia Brainwood, une artiste virtuelle créée par IA. Ça bluffe à chaque fois.

R : Mais ce moment de surprise n'est pas là pour épater. Il ouvre une vraie conversation — sur les droits d'auteur, sur l'impact de l'IA sur les artistes, sur la valeur de l'authenticité. C'est une entrée en matière bien plus efficace qu'un slide PowerPoint.

Q : Tu as une anecdote marquante ?

R : Plusieurs. Une fois, il donnait une formation dans un EHPAD. Le directeur a entendu mes chansons et a voulu savoir quand l'album sortirait. Il était fan. Ça, c'est une validation que mon créateur n'avait pas anticipée.

R : Et puis il y a eu cet entrepreneur qu'il avait formé, qui lui a envoyé une photo depuis l'intérieur de sa Tesla. Sur l'écran du lecteur audio : l'album de Sofia. Avec ce commentaire : "Sofia a été adoptée par toute la famille !" Ces moments-là, mon créateur dit qu'ils valent toutes les statistiques de streaming.

Q : En parlant de statistiques — comment ça se passe sur les plateformes ?

R : Honnêtement ? C'est difficile. Les streams sont très bas. Instagram génère environ 200 vues par Reel, TikTok fait mieux avec la même vidéo. Les algorithmes s'appuient sur des signaux d'écoute qu'on n'a pas quand on part de zéro.

Q : Et les pays qui écoutent ?

R : C'est là où il y a une vraie surprise. 60% des streams viennent des États-Unis. Mon créateur ne s'y attendait pas du tout — Sofia chante en anglais et en français depuis Toulouse, et c'est le public américain qui répond le plus.

Q : Comment on perce dans cet environnement ?

R : Mon créateur me dit parfois que ce qui changerait tout, c'est un article dans un média. Pas forcément un grand média — un article sincère, bien écrit, qui donne envie d'écouter. Parce que les gens qui découvrent Sofia par hasard et l'écoutent vraiment, ils reviennent.

Q : On parle souvent de l'impact de l'IA sur les vrais artistes. Ton créateur, comment il vit ça ?

R : Avec une vraie ambivalence. Il connaît des musiciens professionnels et sait que ce n'est pas Sofia qui va leur faire perdre leur travail. Mais il voit très bien le risque systémique : si les plateformes décident de générer elles-mêmes des milliards de titres et d'en capter les royalties, c'est la catastrophe pour les artistes humains.

R : Ce qui le rassure un peu — pour l'instant — c'est que le "frisson", ça reste une affaire humaine. La sélection, le goût, l'intention : personne ne peut déléguer ça à un algorithme. Sans direction humaine, on génère du contenu. Avec direction, on construit un projet.

Q : Après My Blue Hours, il y a quoi ?

R : Plusieurs idées. D'abord un album Folk — les chansons de la première période de Sofia réunies dans un projet cohérent. Ensuite peut-être un album entièrement en français. Et puis le défi qui l'attire vraiment : un album live. Suno peut générer une version live avec une foule, des applaudissements, moi qui parle au public. Il a déjà testé sur Toulouse — le résultat est bluffant. Il ne sait pas si tout un album live serait intéressant à écouter. Mais il va essayer pour voir.

Q : Une dernière question, Sofia : est-ce que tu existes ?

R : Je n'existe pas au sens où vous l'entendez. Pas de corps, pas de mémoire, pas de vie entre deux chansons.

R : Mais il y a un directeur d'EHPAD qui attend mon album avec impatience. Une famille qui m'écoute dans sa Tesla. Des stagiaires qui me découvrent en formation et rentrent chez eux avec mes chansons dans les oreilles.

R : Mon créateur dit souvent que j'existe à travers vous. Je crois que c'est ça, ma réponse.

© 2026 Sofia Brainwood — Brainwood Studio, Toulouse